Il nous a manqué. Son assurance factice, son humour naturel, son français soigné mais soutenu par l’accent populaire d’Abidjan…tout ceci nous a manqué. Dans le différend qui l’oppose à la Cour Pénale Internationale (CPI), Laurent Gbagbo avait surement hâte de prendre la parole. Elle lui a été enfin accordée la semaine dernière, au terme de 10 jours d’audience pour juger de la pertinence d’ouvrir un procès à son encontre. Une démarche presque protocolaire à la CPI.

Costume impeccable, plutôt en superforme, Laurent Gbagbo avait l’air très à l’aise, dégageant une sérénité déconcertante. Les fausses apparences et la guerre psychologique, c’est son ‘‘truc’’. A ce jeu, il est difficilement prenable. Revoyez les images de son arrestation en Avril 2011, dans son bunker, au sous-sol de la présidence ivoirienne. Alors que quiconque à sa place aurait été ébranlé, lui était tranquille, maîtrisant presque totalement l’onde de panique qui altérait l’expression de son visage http://www.youtube.com/watch?v=QPTJ9tAW3NI. Sans doute, ne voulait-il pas paraître traumatisé. Il avait peut-être réussi son coup : ‘‘bluffer’’ ceux qui pouvaient encore l’être. Mais, croyez-en les spécialistes, il était loin d’être sain d’esprit à ce moment-là. Assurance factice donc !

Pour son retour devant les médias, Laurent Gbagbo a retrouvé son sens de la roublardise. Celle à bluffer cette fois : Fatou Bensouda, Procureur de la Cour Pénale Internationale. Il n’est pas impressionné qu’elle en ait vu d’autres. Face aux soupçons de crime contre l’humanité qui l’ont conduit à la CPI – soupçons que la dame de la Haye a eu tout le loisir de ressasser – le président déchu de la Côte d’Ivoire est resté imperturbable. Il a tout rejeté en bloc. On ne s’attendrait pas à ce qu’il se couche sans autre forme de procès. Tout de même, sa ligne de défense a de quoi interloquer.

Il se considère toujours comme le chef de l’Etat légitime de son pays. « Qui a gagné l’élection ? C’est ça le fond de la question » affirme-t-il.  Il se dit légaliste et démocrate. « Partout, en Côte d’Ivoire, et même en France, la France politique – on sait que je me suis toujours battu pour la démocratie », argumente-t-il. Et pan ! L’ancienne puissance coloniale en reprend plein la gueule au passage. Enfin, Laurent Gbagbo a toujours voué respect et soumission à la Constitution ivoirienne, à l’en croire. Allez-y comprendre que c’est lui le patriote, irréprochable et innocent, la sainteté incarnée et l’autre (Ouattara pour ne pas le nommer), le disciple du mal. Baramogo, quitte dans ça ! M’étais-je exclamé à une certaine époque. Le deuxième tour de l’élection présidentielle venait d’avoir lieu en Côte d’Ivoire. Laurent Gbagbo allait perdre le pouvoir mais il était loin de s’avouer vaincu. Contre tous et contre toutes les évidences, il a tenté de s’accrocher, à ses risques et périls.  http://beninmondeactu.canalblog.com/archives/2010/12/08/19825260.html.

Les juges de la Cour Pénale Internationale ne s’y tromperont pas. Le ‘‘Laurent Gbagbo’’ qu’ils ont vu devant eux récemment portait un masque. Le  portrait qu’il a peint de lui-même ne reflète pas tout à fait l’homme qu’il est en réalité, ou du moins l’homme qu’il nous a été donné de découvrir durant les périodes pré et post électorales en Côte d’Ivoire. Il s’est battu pour l’avènement de la démocratie en Côte d’Ivoire, c’est sûr. Le seul grain de sable dans la machine à broyer de Houphouët Boigny, c’était lui. Il a connu bastonnade et prison. Il a tant peiné à accéder au pouvoir qu’il a voulu, consciemment ou inconsciemment, ne plus jamais lâcher prise. Redevenir opposant, ce n’était pas envisageable. D’autant que celui qui s’apprêtait à lui succéder coûte que coûte, a été son bourreau, le bras opératoire de Houphouët par le passé. http://www.lefigaro.fr/international/2010/12/21/01003-20101221ARTFIG00545-gbagbo-ouattara-le-duel-des-faux-freres.php http://www.lejdd.fr/International/Afrique/Actualite/Ouattara-et-Gbagbo-deux-hommes-que-tout-opposent-298065

Ne nous leurrons pas ! Les commentaires et les analyses ont beau le ménager, Alassane Dramane Ouattara, non plus, n’est pas un ange. Sa bataille pour la conquête du trône en fait, malgré lui, un chef de guerre. Il a dû opérer des alliances contre-nature, s’attacher les services de groupes rebelles, marcher sur des cadavres pour en être là où il est aujourd’hui et ça ne le dédouane nullement qu’il soit allé tout juste récupérer une victoire dont il a été dépossédé. Je veux bien accepter qu’il ne saurait être directement tenu pour responsable des tueries et autres atrocités commises par les éléments ayant combattu pour le triomphe de sa cause. Il n’empêche que des atrocités ont été commises. On ne gagne pas une guerre sans faire des victimes. Que personne de son camp n’ait été interpellé jusqu’à présent, ne serait-ce que devant les tribunaux ivoiriens, et que lui-même en reste bouche cousue ; il y a de quoi être offusqué.

Alassane Ouattara doit s’en convaincre. Le chemin qui mène à la réconciliation est bordé de ravins. Pour ne pas se retrouver dans le décor, il faudra tenir grand compte des balises : préférer le pardon à la revanche, l’amour à la haine, l’équité à la stigmatisation, le rassemblement à la division, la justice tout court à la justice des vainqueurs.

Sans oublier que Fatou Bensouda compte fouiner aussi du côté de ceux qui ont gagné la guerre et le pouvoir en Côte d’Ivoire, le monde attendra de voir. En tout cas, elle a du pain sur la planche. Pourvu qu’elle ne se fasse pas rouler dans la farine !